Lettre ouverte de la SRF à Dominique Voynet : quelle politique culturelle publique pour le cinéma ?

LETTRE OUVERTE À DOMINIQUE VOYNET : QUELLE POLITIQUE CULTURELLE PUBLIQUE POUR LE CINÉMA ?

 

Depuis plus de 3 semaines, l’équipe du cinéma Mélies de Montreuil est en grève avec le soutien massif de son public et des milieux de la création cinématographique (3000 signataires à ce jour d’une pétition de soutien au cinéma et à son directeur artistique).

Au-delà des arguments et « calomnies » cherchant à discréditer l’équipe du cinéma («caisse noire» et «poudre blanche» pour réalisateurs), il faut se remémorer l’historique des attaques menées contre cette salle indépendante depuis 2006, date où les gros circuits d’exploitation UGC et MK2 prétextaient un «abus de position dominante» et une «concurrence déloyale» pour tenter d’empêcher l’extension de la salle (de 3 à 6 écrans).

 

Au début de votre mandat, vous estimiez que le projet engagé par la précédente équipe municipale était «trop cher», élitiste, «bobo» (déclarations au journal Le Monde) et vous jugiez, devant l’équipe, l’affrontement avec les circuits «arrogant». Après un an d’hésitations qu’on imagine coûteux, vous ravisant, vous avez négocié le retrait de la procédure judiciaire. Mais les termes de la discussion n’ont pas été rendus publics, alimentant toutes les suppositions. Vous avez cependant semblé soutenir le Méliès et même revendiquer, fût-ce lentement, le projet d’ouverture de la première salle publique de France dans votre ville. Cela n’a pas duré.

Durant le Festival de Cannes 2012 paraissait, dans la presse nationale, une petite annonce pour l’embauche d’un nouveau directeur (alors qu’était prévu seulement l’embauche d’un directeur administratif et financier). Émoi considérable, mobilisation du public montreuillois (rassemblé dans l’association « Renc’Art au Mélies »), mobilisation des professionnels avec médiation de 4 cinéastes montreuillois, préavis de grève de l’équipe du cinéma pour dénoncer des « doubles discours » générateurs de souffrance pour les membres de l’équipe… Une crise débouchant in extremis, entre les deux tours de l’élection présidentielle, à un compromis: Stéphane Goudet était maintenu à son poste de directeur artistique, aux côtés d’un directeur administratif. Nous pensions la situation pacifiée.

 

Mais brutalement, à la veille des fêtes de fin d’année, vous déclarez à la presse déclencher une deuxième enquête administrative en 2012 et porter plainte contre l’équipe du Mélies, avec suspension du directeur artistique et de 2 salariées pour « détournements de fonds » (en fait, des recettes des projections « non commerciales » ne donnant pas lieu à une billetterie du Centre National du Cinéma, mais à une deuxième caisse tolérée par le CNC). Un classique pour ce type de salles où prime l’action culturelle… Le tort du Méliès ? Avoir prolongé des pratiques anciennes en utilisant l’argent de ces quelques séances pour payer à des associations-partenaires des places offertes par la ville. Pourquoi un tel tapage médiatique, avant même toute réunion, toute concertation avec le personnel de la salle et le Centre National de la Cinématographie ? Quel est le sens de ces revirements ?

 

Au-delà des questions d’incompatibilité d’humeurs ou de pouvoir symbolique, nous voulons vous interroger, Madame la Maire de Montreuil, ville emblématique de l’histoire du septième art, sur le contenu de votre politique culturelle en matière de diffusion cinématographique, d’éducation à l’image et d’exposition de la diversité des films dits « porteurs » à égalité avec les sorties plus fragiles ?! À travers le soutien au Méliès, pour nous, cinéastes, ce qui est en jeu c’est la question de la sauvegarde en France d’un parc de salles réellement indépendantes offrant un accès public à une pluralité d’oeuvres : « Henri Langlois avait fondé sa morale sur l’idée que « TOUS LES FILMS SONT ÉGAUX ». Il n’en est pas d’autre qui vaille ! » proclamait le Manifeste « RESISTER » signé en 1992 par 250 cinéastes.

 

Les grands circuits de diffusion occupent une part si importante des écrans, qu’il arrive certaines semaines que 5 films occupent – à eux seuls – 4000 écrans sur les 5200 disponibles !!! Quelle place reste-t-il pour les autres ?

Aujourd’hui la création indépendante (sauf rares exceptions) n’arrive plus à générer qu’une économie marginale cantonnée à une poignée de salles, voire une à deux séances par jour, quand par ailleurs 4 ou 5 blockbusters (américains ou français) occupent chacun 600, voire 900 écrans/semaine !!! Cet « abus de position dominante », encouragé par les règles de redistribution automatique du compte de soutien cinéma, a eu pour conséquence un « turnover » mortifère pour les films sortis avec des petits moyens d’édition : le public n’a plus le temps de découvrir l’existence de ces films… que déjà ils sont retirés de l’affiche !

 

La standardisation de l’offre culturelle asservie à une demande formatée par des publicitaires et les télévisions (avant toute expression des goûts réels du public !), voilà ce qui mine, détruit, la diversité du cinéma et son renouvellement (et donc sa vitalité: recherche de nouveaux auteurs, de nouveaux comédiens, de nouveaux sujets, de nouvelles façon de raconter des histoires) Comme s’il était possible qu’une industrie – quelle qu’elle soit – puisse se renouveler, sans « laboratoires de recherche » ? C’est le rôle que jouent notamment les salles indépendantes (très dynamiques dans le « 93 ») où, de longue date, la politique culturelle des Municipalités, du Conseil général, de la Région et du CNC… a encouragé leur développement et leur consolidation, indépendamment des grands circuits d’exploitation standardisés.

La vitalité des salles indépendantes passe nécessairement par des politiques éditoriales singulières incarnées par des programmateurs (« ciné-fils » passionnés) donnant une identité forte à ces salles, tel Le Mélies devenu au fil des ans l’une des salles les plus inventives et attractives par l’éclectisme de sa programmation : un « élitisme pour tous » pourrait-on dire en paraphrasant Jean Vilar parlant du Théâtre Populaire.

 

Cette politique cinématographique de service public suppose un soutien résolu à la prise de risque des programmateurs, à leurs politiques tarifaires modérées, à leur travail d’action culturelle et d’éducation à l’image… en leur assurant en fin d’exercice des subventions d’équilibre car, vous le savez, « la culture n’est pas une marchandise comme une autre » : c’est comme l’éducation ou l’environnement un « bien public » qui ne peut dépendre des seules règles du marché.

De même qu’il est essentiel que les municipalités ne dessaisissent pas leurs directeurs de responsabilités éditoriales en déléguant l’animation de leurs salles à des « ententes de programmation » de communautés d’agglomérations (par souci d’économies de gestion).

 

Nous posons la question : quelle politique culturelle va être mise en oeuvre en matière de sauvegarde de la diversité, de renouvellement du cinéma comme Art (et pas seulement comme industrie !) et de droit du public à avoir accès aux films de leur choix (et pas seulement à ceux privilégiés par les grands groupes financiers) ?

 

Madame la Maire, nous attendons des réponses écrites à nos questions :

-Vous engagez-vous à communiquer le bilan de l’état d’avancement des travaux du «Nouveau Mélies», des budgets investis et des raisons pour lesquelles depuis plusieurs mois les travaux ont été interrompus ?

-Vous engagez vous à poursuivre le versement des subventions d’équilibre au cinéma en fin d’exercice ?

-Vous engagez vous à respecter l’autonomie artistique de programmation du Mélies sans intervention politicienne ?

-Vous engagez vous à ne pas aligner le prix des places sur celui des multiplexes ?

-Vous engagez vous à ne pas dessaisir le Mélies de sa responsabilité de programmation au sein de la « communauté d’agglomération » Est Ensemble.

-Vous engagez vous à poursuivre les partenariats du Mélies avec les manifestations cinématographiques soutenues par le Conseil Général notamment «Les Rencontres du cinéma documentaire» et «Rencontres cinématographiques de Seine-Saint-Denis» ?

-Vous engagez vous au maintien de Stéphane Goudet comme directeur artistique et à la réintégration des 2 autres salariées suspendues dans l’attente des résultats de l’enquête policière dont vous avez pris la responsabilité ?

 

Dans l’attente de vous lire, en espérant par ces précisions contribuer à mettre fin au gâchis qui détruit une salle municipale et pénalise gravement le public Montreuillois.

 

Paris le 10 février 2013

– Solveig Anspach – Dominique Cabrera – Laurent Cantet – Mattieu Chatellier – Jean-Louis Comolli – Daniela de Felice – Robert Guédiguian – Cedric Klapish – Jacques Maillot – Dominik Moll – Gérard Mordillat – Laurence Petit-Jouvet – Nicolas Philibert – Chantal Richard – Bertrand Tavernier – Jean-Pierre Thorn

• pour joindre les signataires: •

SOCIÉTÉ DES RÉALISATEURS DE FILMS 14 rue alexandre Parodi – 75 010 Paris <contact@la-srf.fr

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :