Mediapart – Montreuil : Dominique Voynet est mise en examen

Montreuil : Dominique Voynet est mise en examen

Article publié le 11 mars 2014.

Par Jean-Pierre Anselme

À la suite de la plainte pour diffamation par trois salariés du cinéma Méliès, Dominique Voynet a été mise en examen. Ce qu’elle a caché à son conseil municipal, le 6 février, au moment de demander, et d’obtenir, la prise en charge par la ville de ses futurs frais de justice. Dernier acte d’un conflit dévastateur, dont Le Méliès et les Montreuillois devraient finalement sortir vainqueurs.

 

Il se fait tard et l’ambiance est lourde dans la salle des fêtes de l’hôtel de ville de Montreuil où sont réunis, pour la dernière fois, les 53 conseillers municipaux (1). Dominique Voynet demande que lui soit accordée la « protection fonctionnelle », suite à la plainte pour diffamation publique envers particulier, déposée contre elle, le 12 avril 2013, par trois salarié-e-s du Méliès (il s’agit de Stéphane Goudet, directeur artistique du cinéma, licencié ensuite par Dominique Voynet, Marie Boudon, animatrice jeune public, Maud Mandile, comptable, toutes deux mutées ensuite contre leur gré dans d’autres services municipaux).

La « protection fonctionnelle » permet à une commune de prendre en charge les frais de justice de son maire lorsque celui-ci fait l’objet de poursuites pénales « à l’occasion de faits qui n’ont pas le caractère de faute détachable de l’exercice de ses fonctions ».

 

QUESTION LÉGITIME

Une protection prévue par la loi mais qui n’est pas automatique ; elle est laissée à l’appréciation du conseil municipal qui doit décider, par un vote, de sa légitimité. Ce qui suppose, à l’évidence, que les conseillers municipaux disposent de toute l’information nécessaire sur les tenants et les aboutissants de la procédure en cours. D’où la question posée à Dominique Voynet (par la présidente du groupe socialiste, Alexie Lorca) : « Pouvez-vous nous dire où en est cette plainte ? »

Réponse de Dominique Voynet : « Je risque la mise en examen pour complicité de diffamation, sachant que c’est le directeur de publication du « Monde » (2) et le directeur de publication de « Télérama » (3) qui eux seront (sic) accusés de diffamation. »

Un « risque » ? Mais Dominique Voynet a reçu notification de sa mise en examen pour complicité de diffamation publique courant janvier 2014, soit bien avant le conseil municipal du 6 février… Pourquoi a-t-elle menti sur sa situation judiciaire, à l’heure de faire voter la prise en charge de ses frais de justice par les contribuables montreuillois ?

 

QUESTION SANS RÉPONSE

Sollicitée par mail, Dominique Voynet ne répond pas à cette question. Elle confirme sa mise en examen, mais elle tente aussitôt d’en atténuer la portée en prétendant que celle-ci « est, comme vous le savez parfaitement, quasiment automatique dans les allégations de diffamation ». Or le juge n’avait-il pas aussi le choix de donner le statut de témoin assisté à la maire de Montreuil ou, tout simplement, de la relaxer immédiatement si elle était en mesure de prouver ses allégations ?… Et si elle n’avait aucune preuve, toute accusation ne relève t-elle pas d’une faute grave qui mériterait sanction ? D’autant plus que l’enquête administrative interne qu’elle a diligentée a été produite à charge, en accumulant faux et approximations.

Comme elle l’a fait au conseil municipal du 6 février, Dominique Voynet rejette la responsabilité principale sur les directeurs de publication, avec qui elle « partage dans ce dossier la “vedette” », ironise-t-elle, précisant qu’elle « n’y voit rien d’honteux.» Certes, mais ce sont bien les propos qui lui sont imputés, dans « Télérama » et dans « Le Monde », qui lui valent d’être mise en examen pour diffamation. Des propos « qui ne mettent en cause personnellement aucun des trois agents qui se sont sentis visés », plaide-t-elle, alors que la suspension des trois agents est exposée dans les articles avec mention de leurs fonctions.Et de conclure : « Et (ces propos) sont loin d’atteindre le degré d’ignominie et d’insulte de ceux que vous, et d’autres, avez dits ou écrits à mon sujet. »

Eux aussi contactés, les trois plaignants n’ont pas souhaité commenter une décision de justice.

 

AVALANCHE D’ACCUSATIONS

Dans les deux articles incriminés (l’un paru dans « Télérama », du 15 janvier 2013, l’autre dans « Le Monde », du 21 janvier 2013, articles qui valent, à leurs directeurs de publication d’être mis en examen), Dominique Voynet accusait les personnels du Méliès d’avoir caché «des sacs de billet dans un placard pour un total de 1800 euros», d’avoir constitué une « caisse noire» destinée à payer des « faux frais » au festival de Cannes, à « rémunérer des cinéastes venus présenter leurs films et à acheter de la drogue »… « et même la cocaïne d’Abel Ferrara » !

Rappelons qu’à l’époque l’équipe du Méliès eut à subir une véritable avalanche d’accusations publiques, faisant allégrement fi de la présomption d’innocence, de la part de membres de la majorité municipale et de militants locaux d’Europe Écologie les Verts (EELV). Comme ce Tweet du 11 février 2013, de Mireille Alphonse, co-secrétaire d’EELV Montreuil, membre du bureau du conseil fédéral d’EELV et, présentement, directrice de campagne du candidat Vert aux élections municipales à Montreuil, Ibrahim Dufriche-Soilihi. Elle y écrivait, en réponse à un tract syndical de soutien aux travailleurs du Méliès : « La CGT en perte de repères ! Détourner l’argent pour les séances scolaires, ce ne serait pas si grave ? »

Lors du conseil municipal, la maire de Montreuil a plaidé qu’en « ce qui concerne les articles en cause, les mots qui me sont représentés, euh, qui me sont reprochés sont d’une telle bénignité que je ne me sens pas réellement en difficulté ». Ajoutant que ces articles sont « une sorte de synthèse et peut-être même de caviardage de ce qui a été réellement expliqué aux journalistes ». « Bénignité », vraiment ?

 

70 000 SPECTATEURS EN MOINS

Un an après, les accusations de Dominique Voynet contre les salariés du Méliès ont fait long feu. Le CNC (Conseil national du cinéma) n’a pas suivi la maire en refusant toute sanction contre le Méliès sur la gestion des séances non commerciales (46 sur 13 500), a changé la réglementation concernant ces séances marginales qu’il a admis sujettes à « confusion » et a rejeté toute accusation de «détournement des entrées scolaires ». Quant à l’accusation «d’enrichissement personnel », elle a rapidement été abandonnée.

Un an après, Le Méliès, qui pouvait s’enorgueillir d’être le fleuron des salles classées Art et essai, Recherche et Jeune public en banlieues, n’est plus que l’ombre de lui-même.

D’après le C-ism (Collectif indépendant des spectateurs du Méliès) (4), le bilan est calamiteux : 70 000 spectateurs en moins en 2013 par rapport à la fréquentation moyenne annuelle de la dernière décennie (180 000 entrées) ; soit 300 000 euros de perte de recettes en un an ; un effondrement du travail d’animation avec huit réalisateurs invités au lieu d’une soixantaine par an ; la perte des principaux festivals (Rencontres du cinéma documentaire, Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Rencontres de la Seine-Saint-Denis) ; la fin de collaborations essentielles (Maison populaire, Collège international de philosophie, Périphérie, associations de quartier), la dissolution du Conseil consultatif du cinéma Méliès et la création d’une association para-municipale de spectateurs créée par des conjoints d’élus et des soutiens de la maire…

 

NOUVEAU MÉLIÈS EN PÉRIL

Un lourd bilan que les quinze salariés du Méliès ont payé au prix fort : une violence quotidienne et tous azimuts (deux enquêtes administratives avec 35 auditions, des accusations diffamatoires en série…) ; deux grèves en un an, dont l’une, historique, de 46 jours, contre la mise à l’écart de quatre salariés (dont un, le directeur artistique, Stéphane Goudet, licencié sans préavis ni indemnités, non pour avoir « mis en place une “caisse noire ” ou pour avoir acheté de la drogue aux réalisateurs », mais pour « non dénonciation d’une irrégularité comptable » et, surtout, pour « non respect du devoir de réserve »… après s’être défendu des accusations jugées par lui diffamatoires !)

Enfin, pour couronner ce désastre humain et culturel, et contrairement aux promesses réitérées de Dominique Voynet et de sa majorité, l’ouverture du nouveau cinéma Méliès de six salles (trois actuellement), le Nouveau Méliès, annoncée pour fin 2014 (date immédiatement démentie par la communauté d’agglomération Est Ensemble), pourrait ne pas intervenir avant… 2016, voire 2017 (les travaux de construction sont à l’arrêt !). Avec une facture qui a explosé, passant de 8 millions d’euros, au début du projet, à 18,7 millions d’euros (5).

Un collectif de huit cinéastes (Solveig Anspach, Dominique Cabrera, Robert Guédiguian, Dominik Moll, Gérard Mordillat , Chantal Richard, Bertrand Tavernier, Jean-Pierre Thorn) écrivait, dans une tribune publiée sur ce blog (6), le 16 avril 2013 : « Ce qui s’est joué à Montreuil c’est la sanction d’une équipe qui avait osé dès 2006 résister (“avec arrogance ” dira Voynet !) au recours d’UGC/MK2 pour “concurrence déloyale” contre le projet d’extension du Méliès de 3 à 6 écrans. » Cela dans un contexte hexagonal où les salles de cinéma indépendantes sont menacées de mort par la concentration de l’exploitation (7).

 

REINE GUERRIÈRE

En annonçant, le 26 novembre 2013, qu’elle ne briguerait pas un second mandat municipal (8), Dominique Voynet a eu droit pendant des semaines aux honneurs médiatiques. D’interview en interview, à la télé, à la radio, dans la presse écrite, sur Internet, mêlant dénonciations incendiaires aux confidences les plus intimes, elle est parvenue à brosser d’elle-même le portrait d’une innocente victime des mœurs « cannibales » de la politique professionnelle.

Ainsi, parmi bien d’autres exemples, dès le lendemain de l’annonce de son retrait, Gérard Pancrasi, dans « l’Express.fr »(9), n’a-t-il pas hésité à comparer Dominique Voynet à « la Kahéna, cette reine guerrière du 7e siècle qui fut considérée comme la première féministe de l’histoire, dont le nom signifie en grec “être pure”, et qui paya de sa vie sa lutte contre la dynastie des califes ».

Et d’ajouter que « ses déclarations sont loin d’être anodines : elles sont un signal d’alerte d’une dégradation de nos mœurs politiques. L’ancienne ministre de l’Écologie demande que la vie politique change, car l’atmosphère y est irrespirable ». Dominique Voynet dénonce dans sa lettre de renonciation à un second mandat municipal le « fight club » de la politique, « où il s’agit de traîner l’autre dans la poussière, de l’humilier, de le détruire ». Elle y prétend «  refuser de rendre coup pour coup, d’user du mensonge, de la calomnie et de l’insulte ».

 

DERNIÈRES CARTOUCHES

Les dernières semaines de son mandat municipal auront montré que Dominique Voynet n’a pas perdu son « punch » pour tenter d’empêcher, qu’après son départ, les quatre agents, par elle écartés, soient réintégrés. Car tous les candidats qui se présentent aux élections municipales s’y sont engagés (du NPA et de Lutte Ouvrière à l’UMP, en passant par le Front de gauche, les Divers Gauche, la liste de l’ancien Maire Jean-Pierre Brard et le Parti Socialiste). Seule exception : la liste d’Europe Ecologie Les Verts. Mais, ultime complication, pour que cette promesse soit tenue, il fallait que le successeur de Dominique Voynet ait encore le pouvoir et le temps d’agir avant le transfert prévu de la gestion des personnels du Méliès de la commune de Montreuil à la Communauté d’agglomération d’Est ensemble (10).

Aussi, utilisant ces dernières cartouches, la maire a-t-elle bataillé jusqu’à la dernière seconde pour que ce transfert ait lieu à une date qui rende impossible à son successeur la réintégration des agents du Méliès. Elle voulait le 1er mars — avant l’élection municipale !… — mais, finalement, après une mobilisation et une nouvelle grève du Méliès, de recul en recul, c’est la date du 1er juin qui l’a emporté. Ce qui devrait permettre à la communauté d’agglomération de récupérer l’équipe au grand complet et, dans la foulée, de créer enfin les conditions pour que le cinéma Méliès renaisse de ses cendres.

 

AUTOPORTRAIT

Dominique Voynet a perdu sa dernière bataille. Sans doute, en s’attaquant à une petite équipe de 15 personnes d’un cinéma municipal était-elle loin d’imaginer pareille résistance à son omnipotence. Et encore moins que des milliers de Montreuillois se solidariseraient avec leur combat. Elle aurait pu vivre et laisser vivre une expérience magnifique, mais elle n’a pas supporté l’indépendance et la liberté d’esprit de ses acteurs. Il lui fallait prendre le contrôle de cet ovni citoyen, coûte que coûte, et ce dès son arrivée à la mairie de Montreuil.

Dominique Voynet est un symptôme de la crise de la représentation et c’est son autoportrait qu’elle dessine en dénonçant les affres de la politique. La future ex-maire de Montreuil n’est pas un cas isolé, sa pathologie du pouvoir est hélas partagée par des milliers d’autres élus, des communes aux plus hauts sommets de l’État. Puisse son « sacrifice » être utile.

 

 

NOTES :

(1) L’intégralité du conseil municipal de Montreuil, le 6 février, est visionnable sur Internet (la partie des débats concernant la demande de protection fonctionnelle par la maire commence à 4h38) : http://www.montreuil.fr/vie-citoyenne/comptes-rendus-deliberations-et-archives-video-des-seances-du-conseil-municipal/videoscm/conseil-municipal-du-6-fevrier-2014/

(2) L’article du « Monde », « Un mauvais film se joue au Méliès » :http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/01/21/un-mauvais-film-se-joue-au-melies_1819973_3246.html

(3) L’article de Télérama », « Voynet a-t-elle le Méliès dans le nez ? », n’est pas disponible sur le site du journal.

(4) Lire sur le site du Méliès en lutte :http://lemeliesenlutte.canalblog.com/

Consulter aussi le site de l’association des spectateurs du Méliès, Renc’Art au Méliès : http://rencartaumelies.blogspot.fr/

(5) Vidéo où Dominique Voynet présente le Nouveau Méliès avec une animation qui met en appétit, à juste titre, et où elle annonce son ouverture en novembre 2013 :http://www.youtube.com/watch?v=8gu-JnaLDVE

(6) Tribune de huit cinéastes intitulée « De quoi le Méliès-Montreuil est-il le signe ? » : http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-anselme/160413/de-quoi-le-melies-montreuil-est-il-le-signe

(7) Concernant la concentration de l’exploitation cinématographique et sur la situation du cinéma en salle, lire la prise de position du syndicat des réalisateurs (SFR-Cgt) sur la nécessité d’une autre politique publique, publiée sur ce blog le 28 février dernier : http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-anselme/280214/cinema-en-salle-pour-une-autre-politique

(8) L’intégralité de l’annonce par Dominique Voynet qu’elle ne briguerait pas un second mandat municipal, « Je ne suis pas candidate à ma réélection à la mairie de Montreuil », sur son blog, le 25 novembre 2013 : http://dominiquevoynet.eelv.fr/je-ne-suis-pas-candidate-a-ma-reelection-a-la-mairie-de-montreuil/

(9) L’intégralité de l’article consacré à Dominique Voynet par Gérard Pancrasi, dans « l’Express.fr », « Dominique Voynet tire le signal d’alerte d’une dégradation de nos moeurs politiques » :http://www.lexpress.fr/actualite/les-deboires-de-dominique-voynet-revelent-un-monde-politique-en-crise_1303044.html

(10) Pour en savoir plus sur le passage de la gestion des personnel du Méliès à Est ensemble, l’éclairage de la Cgt des Territoriaux de Montreuil sur son site :https://territoriauxcgtmontreuil.wordpress.com/

 

PRÉCÉDENTS ARTICLES SUR LE MÉLIÈS

ET MONTREUIL PARUS SUR CE BLOG :

• « Montreuil : préavis de grève au cinéma Méliès » (25 janvier 2014) : http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-anselme/250114/montreuil-preavis-de-greve-au-cinema-melies

• « À Montreuil, “Négro de service’ » (28 juin 2013) :http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-anselme/260613/montreuil-negro-de-service

• « Tout va très très bien à Voynetgrad » (9 juin 2013) :http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-anselme/090613/tout-va-tres-tres-bien-voynetgrad

• « De quoi Le Méliès est -il le signe ? »(18 avril 2013) tribune :http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-anselme/160413/de-quoi-le-melies-montreuil-est-il-le-signe

• « Tout va très bien à Voynetgrad » (24 février 2013) :http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-anselme/240213/tout-va-tres-bien-voynetgrad

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