Libération – Stéphane Goudet, remis de l’avoinée

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Stéphane Goudet, remis de l’avoinée

Par Didier Péron
Article publié dans le Libération du 28 mars 2014.
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Copytight : Frédéric Stucin

Le directeur artistique du cinéma Méliès de Montreuil, licencié par Dominique Voynet, compte bientôt prendre sa revanche.

«La politique, ça ne peut pas être une sorte de Fight Club, où le seul objectif est de traîner l’adversaire dans la poussière, lui faire rendre gorge, l’humilier, le détruire.» C’était en novembre, l’élue Europe Ecologie-les Verts (EE-LV) Dominique Voynet, après six ans comme maire à la tête de la ville de Montreuil (Seine-Saint-Denis), créait la surprise en annonçant qu’elle ne briguerait pas un second mandat. Elle se disait laminée par les coups tordus de ses adversaires.
Stéphane Goudet, qui était directeur artistique du cinéma le Méliès de Montreuil depuis 2002 et que Dominique Voynet a licencié sans préavis ni indemnités, s’étrangle. Côté Fight Club, il a été servi. Accusé par l’élue verte et ses équipes de «harcèlement moral» sur agent municipal, soupçonné d’un délit de «favoritisme» dans l’attribution du marché du nouvel équipement numérique de la salle, de détournements de fonds pour des séances scolaires, Voynet elle-même mouillant la chemise et parlant dans la presse de «sacs de billets dans un placard pour un total de 1 800 euros», et de création d’une «caisse noire» pour régler les faux frais cannois de Goudet en goguette festivalière ou acheter de la cocaïne au cinéaste Abel Ferrara venu débattre un soir. Au fil des mois, le torchon n’a cessé de cramer entre un directeur de salle jugé arrogant et une édile qui s’est lancé dans ce qu’elle estime être une salutaire «déstalinisation»d’une ville qui a vécuvingt-quatre ans de communisme avec Jean-Pierre Brard.
Stéphane Goudet, qui n’est pas communiste et n’a de carte dans aucun parti (mais vote à gauche), a tout entendu, les noms d’oiseaux sifflent. Il est la «star» ou la «diva», et finalement, le «sale type» et le «voleur». Sonné, il n’a pourtant jamais été à terre : «Se prendre des coups dans la gueule en permanence, ça te met en danger. Parfois, je voulais me barrer, c’était une question de survie psychique mais l’élan collectif, les gens de mon équipe qui font quarante-six jours de grève, les associations de spectateurs qui manifestent, je ne pouvais pas lâcher prise.» A la première contre-projection organisée en réaction à son licenciement, devant la salle comble réunie à la Parole errante, un lieu alternatif construit sur le lieu même des anciens studios Méliès, il fond en larmes.
Quand il prend la tête du cinéma en 2002, il a failli changer de vie (un poste à Hanoi d’attaché audiovisuel, supprimé une semaine après qu’il le décroche), il se lance dans une bouillonnante ligne éditoriale tous azimuts : festival de docus, débats intellectuels (un partenariat avec le Collège international de philosophie), rencontre avec des cinéastes de renom. Le Méliès, pourtant pas spécialement glamour, situé à l’une des sorties de métro dans une galerie commerciale à ciel ouvert à la station Croix-de-Chavaux, devient l’un des hauts lieux de la cinéphilie et accumule les succès (200 000 spectateurs par an). La violence du conflit sera d’autant plus irrationnelle, fondée sur une querelle de puissance. Un article du Monde met le feu aux poudres, il est porté aux nues, Voynet n’est pas citée une seule fois. Elle est folle de rage. «Est-ce qu’on connaît le nom du directeur de la piscine municipale ou de la bibliothèque ?» entend-on dans les couloirs de la mairie alors que l’alliance avec les socialistes explose et que le soutien de Stéphane Goudet, l’adjoint à la Culture Daniel Chèze, quitte le navire.
La cinéaste Dominique Cabrera, vivant à Montreuil, se souvient du jeune directeur, maître de conférence à Paris-I, spécialiste de Jacques Tati, critique à Positif, toujours en costume et chemise classique, débarquant à la tête du Méliès : «J’étais dubitative. Il avait tout de l’universitaire bon teint. Mais je crois que la mission l’a transformé, galvanisé, révélé. Il n’a cessé de devenir de plus en plus à l’aise devant le public avec un côté bateleur culturel à la fois intelligent et drôle. Les gens, qui viennent de milieux plutôt modestes et populaires, ont adoré ça.»
Nos premiers contacts avec Goudet datent de 2007. Il cherche à l’époque à parler à des journalistes car son cinéma municipal est attaqué par une hydre commerciale en furie. En effet, les circuits d’exploitations UGC et MK2 se sont associés pour empêcher un projet d’extension du cinéma de 3 à 6 salles art et essai au nom d’un«abus de position dominante» et de «concurrence déloyale» puisque le cinéma est subventionné et qu’il peut faire, soi-disant, de l’ombre, à l’UGC Cité-Ciné Rosny, qui n’est rien moins que le troisième cinéma de France, avec 2,3 millions de spectateurs par an ! Une vaste blague mais qui va durer deux ans.
La capacité de contre-offensive de Goudet déstabilise ses attaquants. En quelques jours, il fait grossir de plusieurs centaines de signatures une pétition de soutien avec des noms aussi prestigieux que David Lynch, Wong Kar-wai, Abbas Kiarostami ou Laurent Cantet (qui habite dans le secteur). UGC-MK2 finissent par jeter l’éponge, abandonnant la procédure en 2010. «Il a un côté pitbull, toujours en guerre, difficile à prendre en défaut,raconte Jacques Audiard, et en même temps, il a cette courtoisie de l’intellectuel académique. C’est très agréable.»
Le goût du cinéma pourtant lui est venu tard, après le bac, en classe prépa littéraire. Il sèche les cours, voit quatre à cinq films par jour entre Cinémathèque et Quartier latin. Le choc, la matrice est un film de Murnau,le Dernier des hommes, le récit d’une humiliation sociale : un vieux portier de grand hôtel est relégué par le directeur de l’établissement à l’entretien des toilettes. Il a grandi à Chartres. Ses parents sont enseignants spécialisés dans l’enfance inadaptée : «Mon père a eu une activité politique pendant vingt ans que je trouve admirable : conseiller municipal d’opposition dans une ville très à droite. Son moteur était la vie associative.» Les premières armes militantes, il les affûte à la cité universitaire d’Antony quand Patrick Devedjian annonce qu’il veut raser la barre d’immeubles réservés aux couples : «On a créé un mouvement dur, hors syndicat, avec occupation au long cours du restaurant universitaire, un mouvement qui s’est trouvé rencontrer les grèves massives contre Chirac et Juppé en 1995 où la France était dans un bordel sans nom. Ça a été une formation sur le tas de ce qu’est une mobilisation, y compris dans ses aspects de médiatisation : comment faire venir un politique, intéresser les journalistes à ce qui est en jeu à cet endroit-là.»
Aujourd’hui, il hume l’air de la vengeance, traînant Voynet devant les tribunaux pour diffamation publique. Tous les candidats (sauf les Verts) l’ont assuré qu’ils veilleraient à ce qu’il réintègre son poste perdu. Lui, marié, deux enfants, n’habite pas Montreuil mais Sucy-en-Brie (Val-de-Marne). Il y a voté au premier tour pour une liste d’Union de la gauche, éliminée, «je ne voterai donc pas au second». Le chantier du nouveau Méliès, lui, s’éternise. L’inauguration prévue pour le printemps est repoussée au premier semestre 2015.
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